Lifestyle

Point Q : En branle

 Sonia Rykiel

Le plaisir au féminin 

Tout a commencé par une histoire de vocabulaire. Lisant dans un livre d’un auteur renommé « elle se branle », je crus voir dans la formule une faute. Se branler, me disais-je, est réservé aux hommes. Un petit tour dans le dictionnaire plus tard, j’en revins avec la définition du verbe branler ; Imprimer à la tête un mouvement d’oscillation d’avant en arrière ou d’un côté à l’autre, et celle du verbe pronominal associé se branler, littéralement pratiquer l’onanisme c’est-à-dire la masturbation. On peut donc dire qu’une femme se branle sans faire de faute. Du moins pas de vocabulaire. Mais de goût, c’est autre chose.

La langue et ses usages nous en apprennent parfois bien plus sur nos mœurs que toutes les études et discours possibles. Car si l’emploi du verbe au féminin a pu me choquer, c’est qu’on parle peu de la masturbation des femmes et qu’on la réserve généralement aux seuls hommes. Là où la branlette masculine est un geste quotidien approuvé et souvent recommandé, la masturbation des femmes est encore un tabou et peut être prise comme une offense lorsqu’elle est avouée. Avouée, de nouveau le verbe importe et en dit long sur le sujet. Alors certes, la libération sexuelle a changé beaucoup de choses, certes, on a brûlé nos soutifs et c’est seins nus que certaines défilent désormais mais à bien y regarder, le discours sur le plaisir féminin n’a pas vraiment évolué. Alors que les femmes, elles, ont changé.

Plus libres, elles s’assument plus et l’apparition de séries comme Sex and the city, Girls ou d’autres sont aussi le reflet de cette évolution. Preuve en est, la très respectée Sonia Rykiel qui a fait de la femme libérée son emblème et s’est attelée sa vie durant à l’habiller (ou la déshabiller) est aussi celle qui avait eu l’audace, il y a quelques années, de proposer dans ses boutiques un sex toy déguisé en petit canard vibrant dont elle a vendu des milliers de copies. A des milliers de femmes. Car, oui, les femmes se masturbent, se donnent du plaisir, pour le dire correctement : se branlent. Qu’elles le fassent quotidiennement, chaque semaine ou chaque mois, elle-même ou aidée d’un auxiliaire, pommeau de douche, canard ou lapin, elles le font. Et ce depuis toujours. Pour autant, elles en parlent encore peu. Pour l’avoir vu, même frappé du nom de la grande créatrice, le canard était moins, en société, un sujet de discussion que de blagues. L’acheter c’était suivre une tendance, l’utiliser c’est une autre question. Dont on ne parlait pas. Quelques années plus tard, la parole semble se libérer. De plus en plus d’articles prônent les bienfaits de la masturbation pour les femmes (car il est avéré que se donner du plaisir est bon pour la santé, et, miracle, pour les femmes aussi), certaines osent le dire en public sans chercher à provoquer ou à jouer les libertines écervelées. Et entre filles, il n’est pas rare que le sujet soit abordé librement. Malgré tout, il n’est qu’à voir l’offre de films pornographiques sur internet dont les scénarios reproduisent souvent les fantasmes masculins sans prendre en compte le désir des femmes (ou la possibilité que des femmes puissent regarder de tels films) pour s’apercevoir qu’il y a encore du chemin à faire. Idem en société où la question est souvent posée avec une sorte de curiosité maline et lancée comme un défi. Et gare à celle qui osera répondre franchement ; un mur d’yeux écarquillés, de sourires gênés ou de sourcils relevés pourrait se dresser face à elle. On pourrait rétorquer que ça ne prouve rien, que certaines n’ont peut-être simplement pas envie d’en parler, qu’après tout s’il y a bien quelque chose d’intime, c’est ça, et qu’il ne sert à rien de déballer sa vie sexuelle dans des diners mondains pour faire avancer la soi-disant libération des femmes. Qu’on s’en branle. C’est se tromper et ne pas voir à quel point la langue, et ses usages, en disent aussi long sur nos mœurs qu’ils sont capables de les changer. Et qu’en parler, si on en a envie, c’est aussi s’assumer. Montrer qu’il n’y a pas plus de mal à se branler qu’à le dire.

Alors oui, il y a du chemin à faire, mais si comme le disait Montaigne le monde est bien cette branloire pérennetoutes choses branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte, on a de bonnes raisons de croire que les choses vont changer. 

 Charlotte Gainsbourg, Nymphomaniac