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Point Q : De « l’importance » des préliminaires

 Le mépris, réalisé par Jean-Luc Godard, sorti en 1963 avec Brigitte Bardot et Michel Piccoli

De la nécessité des préliminaires

On a surtout retenu de Kant sa Critique de la raison pure. Mais on oublie qu’il écrivit également un texte tout aussi important dans son œuvre, précisément chargé d’introduire sa philosophie ; les Prolégomènes (à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science). Du latin prolegein, annoncer, les prolégomènes désignent, littéralement, l’ensemble des notions préliminaires à une science. Et la science du corps, comme celle de l’esprit, nécessite les siens.

Rapporté au sexe, on appelle ça les préliminaires. Or, à force de regarder des comédies romantiques dans lesquelles les amants, après mille tergiversations et rebondissements destinés à retarder leur réunion, se jettent finalement dessus pour passer, sans entrée, directement au plat, on les oublie souvent. Qu’un film basé sur les relations amoureuses les saute, rien de plus normal. Ce serait confondre film romantique et film érotique. Et j’aimerais voir la tête que feraient les spectateurs de Bridget Jones si cette dernière se lançait, en gros plan, dans une fellation endiablée. Mais que de plus en plus de couples oublient qu’il s’agit là, non d’une façon ludique de casser sa routine sexuelle expéditive, mais d’une vraie nécessité, et d’une source de plaisirs, c’est triste. Et l’indice que nombre d’amants passent à côté de ce qu’est vraiment un rapport sexuel.

Pour beaucoup en effet, préliminaires rime avec auxiliaires. Non avec nécessaires, ou, à défaut, avec complémentaires. Perçus comme un bonus, the cherry on the cake ou, pour respecter la chronologie, et sans mauvais jeu de mots, comme une mise en bouche, les préliminaires seraient ce « supplément plaisir » semblable au magazine que certains journaux distribuent une fois par semaine pour contenter leur lectorat. C’est oublier qu’il s’agit d’un besoin plus que d’un simple plaisir, le besoin d’apprendre à donner du plaisir à l’autre, à le faire nous désirer, et à le faire jouir, sans soi-même se donner. D’apprendre à le connaitre en devinant ce qui l’excite ou non, pour ensuite, pouvoir, à deux, tacher de grimper l’Everest sexuel dont le sommet est la jouissance commune. Que c’est également une façon de se connaitre soi et de découvrir qu’il existe hors des organes sexuels, des zones érogènes tout aussi importantes et sources de plaisirs parfois plus grands encore. Une façon, enfin, de réaliser combien les terres du plaisir sexuel sont vastes et son exploration excitante. Combien, une fois l’acte réalisé et la découverte adolescente des premiers amours passée, il nous reste une vie pour traquer sur chaque millimètre carré de nos peaux et nos corps les zones de plaisirs et leviers de bonheurs jusqu’alors inconnus. Combien les préliminaires dessinent, dans le creux des reins des amants, un horizon sans fin de plaisirs. Alors, soyez kantiens.