Lifestyle

Les RDV d’Alix #3 – Prendre le train

 

-« C’est dingue ça ! Ca fait combien de temps ? 5 ans ? Et on rentre à Montauban exactement le même weekend, dans le même train ! »

Ce qui est dingue, c’est surtout qu’elle se souvienne de mon existence. J’ouvre la bouche, mais aucun mot n’en sort. Au moins, je ne bave pas, c’est déjà ça.

-« Bah qu’est-ce qui t’arrives ? Tu ne me reconnais pas ? J’ai pas beaucoup changé pourtant ! »

Dit-elle. 1m75, toute en jambe, lumineuse dès 7h du matin, une peau absolument parfaite. Des grands yeux de biche couleur azur, encadrés de longs, très longs cils bien noirs, comme dans les publicités pour les mascara, mais sans Photoshop. Elle porte un cropped top qui dévoile ses abdos, une paire de baskets toute simple. Tenue dans laquelle j’aurais personnellement l’air d’un sac poubelle après les fêtes de Noël. Une fois encore, j’aimerais disparaître sous terre. Si Eugénie était déjà belle avant, elle l’est encore plus.

 

-« Toi, en revanche, tu as changé. »

Lâche-t-elle sur un ton que je trouve presque condescendant. Elle me regarde de haut en bas. Ca tombe bien, je suis très à mon avantage aujourd’hui. Surtout niveau vestimentaire, entre mon jogging en polaire qui bouloche et mon pull bleu canard trop grand. Par politesse, je déplace mes affaires et lui demande si elle veut s’asseoir. On est sur une nette progression, j’ai réussi à parler.

-« Oh non, c’est gentil, mais je suis en première. On essaye de se prendre un café bientôt pour catch up ? »

Je n’ai pas le temps de répondre avant qu’elle disparaisse dans un tourbillon de cheveux blonds et de lumière. Exactement comme elle a disparu de ma vie. Eugénie est un mélange entre une licorne et une fée. Elle a quelque chose d’irréel. Petites, nous étions inséparables. A cette époque, c’était une enfant normale et rigolote. Elle avait toujours des bleus sur les genoux et tachait ses vêtements. En plus, c’était une vraie badass : à 6 ans et demi, elle avait dessiné sur les murs de sa chambre, au feutre indélébile. Nous étions, elle et moi, sur la même longueur d’ondes. Jusqu’à notre rentrée au collège. Chaque jour, elle devenait de plus en plus belle et puis d’un coup, tout le monde a voulu être ami avec elle. Sa cotte de popularité a explosé : elle était en permanence entourée d’une dizaine de personne, qui se pâmaient d’admiration devant elle, et qui étaient prêts à tout pour attirer son attention. La puberté lui réussissait très bien. Moi, du haut de mes 15 ans, je regardais le monde avec angoisse. J’avais des problèmes d’acné, les cheveux gras, et je me sentais mal dans ma peau. Je me suis mise à la haïr progressivement, sans jamais vraiment le lui dire. En partie pour des histoires de mecs, qui n’avaient d’yeux que pour elle. Au lycée, les choses ont pris un nouveau tournant. Elle a été repérée pour tourner dans une publicité, et puis elle est devenue modèle photo. Elle a dû passer son bac en candidat libre, ce qui ne l’a pas empêché de l’obtenir avec mention. Depuis, elle parcourt le monde pour des shootings photos aux quatre coins de la planète. J’ai fini par la supprimer de Facebook, ses photos me déprimaient beaucoup trop.

Bon, je crois qu’il me faudrait un café pour me remettre de mes émotions de la matinée. Je fouille dans mon sac à dos, aventurant ma main droite entre les vêtements mal pliés. Où est mon portefeuille ? Je vide le contenu du sac sur le siège à côté du mien. Pas de portefeuille. J’ai dû le ranger dans l’un des deux autres sacs. Je vide également leur contenu sur le siège. Toujours pas de portefeuille… Qu’est-ce que j’ai bien pu en faire ? Est-ce qu’on a pu me le voler ? Non. Impossible. Je ne peux pas imaginer que le beau jeune homme, sorti tout droit de mes rêves, soit la cause de cette disparition inopinée. En plus il était galant, il m’a rapporté mon sac ! Enfin, s’il avait eu l’étoffe d’un pickpocket, il aurait peut-être pu voler autre chose qui a de la valeur en plus non ? Un maillot de bain Princesse Tam Tam de la dernière collection, ou ma palette de maquillage Urban Decay pour les yeux ? Ca se revend bien, ces trucs là. Un raclement de gorge interrompt mes analyses.

– « Excusez-moi mademoiselle, je suis sensé occuper ce siège »

Comment se fait-il que des gens réclament leur place 25min après le départ du train ? Il est monté à l’autre bout et a été coincé dans un embouteillage de valises ou quoi ?

-« Bien sûr Monsieur, je range mes affaires et je vous libère la place ! »

Je débarrasse le siège de la pile de vêtements, sous-vêtements, chaussures, trousses à maquillage – parce que oui, j’en ai plusieurs, on ne sait jamais – et chargeurs. Mes gestes sont rapides, peut-être un peu trop, car mon poudrier Guerlain, qui n’était pas rangée à sa place habituelle, en a profité pour glisser, s’ouvrir, et déverser l’intégralité de son contenu sur le siège… Désormais couvert de poudre orangée. Désemparée par la catastrophe qui vient de se produire, je sors un mouchoir de ma poche.

-« Laissez… Je vais trouver une autre place. Bon voyage. »

On récapitule. Je n’ai plus de portefeuille et plus de poudre libre. Ma poudre libre, c’est ma 2ème peau, c’est-à-dire qu’en fait, sans elle, je me sens nue. J’ai croisé Eugénie. Je suis au bout de ma vie. Et tout ça parce que j’ai commencé ma journée d’hier sans café et que j’ai raté mon trait d’eyeliner – et non, les 24h ne sont pas encore écoulées depuis ces deux incidents ! Foutu karma. D’ailleurs, il n’a pas fini de se venger : une dame vient de s’asseoir sur le siège devant le mien. Avec deux bébés. Moi qui voulait dormir, le trajet va être long.

 

 

La suite la semaine prochaine.

Pour ceux qui auraient manqué les épisodes précédents, c’est par ici !