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Les RDV d’Alix #4 : Diner de famille

En descendant du train, je repère assez vite ma mère, qui m’attend sur le quai. Non seulement ses cheveux sont enroulés dans un foulard fuchsia, mais elle est aussi habillée d’une manière peu discrète : elle porte un manteau en fausse fourrure vert foncé et un pantalon en flanelle gris clair. Est-ce que c’est vraiment de la flanelle ? Si oui, est-ce qu’on a vraiment le droit de porter de la flanelle en 2017 ?

– « Ma chérie tu as mauvaise mine. »

Merci maman, moi aussi je suis heureuse de te voir. Ceci dit, elle a surement raison, j’ai dormi par intermittence pendant une grande partie du trajet, entre deux pleurs d’enfants. Je n’ai pas rattrapé mon sommeil, ce que je fais en temps normal dans le train. Et puis j’ai faim. Très faim. Une envie de gluten bien nourrissant me titille l’estomac. Et de fromage. Je lui raconte mon périple et la disparition de mon portefeuille. Elle ne m’écoute pas du tout. Elle a l’air complètement perdue dans ses pensées.

-« Dis-moi chérie, Thomas n’est pas avec toi ? Il nous rejoint plus tard ? »

Alors là, je craque. C’est un complot ou quoi ?

-« MAMAN !!! Ca va faire six mois que Thomas est moi ne sommes plus ensemble. Tu me poses la question à chaque fois … »

Je suis désespérée. Toute ma famille pensait que Thomas et moi allions nous marier et vivre heureux jusqu’à la fin de nos jours, entourés de petits enfants blonds, baveux et excités. A tel point que ma propre mère n’arrive toujours pas à concevoir que je sois de nouveau célibataire.

-« Excuse-moi ma chérie. C’est juste que vous êtes restés tellement longtemps ensemble… Enfin vous avez rompu d’un coup comme ça, j’ai eu du mal à assimiler cette nouvelle. »

L’énervement me fait monter les larmes aux yeux. D’expérience, je sais ma mère très sensible aux larmes. Elle se radoucit et me caresse les cheveux. Se rendant compte que ces derniers sont légèrement poisseux, elle retire rapidement sa main.

-« Tu as fait opposition pour ta carte de crédit ? » Me demande-t-elle avec une voix mêlant tendresse et compassion.

-« Oui, dans le train. J’ai pas de cadeau pour mamie en revanche, je pensais acheter quelque chose ici mais du coup, sans portefeuille, ça va être compliqué. 

-C’est pas grave ma chérie, tu lui offriras un billet de train pour venir te voir, elle adore Paris ! »

Je viens d’avoir un flash de ma grand-mère dans mes 15 mètres carrés. Il va falloir que je trouve un endroit où la loger, sachant qu’elle prend quand même beaucoup de place – elle se déplace toujours avec une énorme valise à roulette et plusieurs sacs, histoire d’être parée pour affronter toutes les météos. Le voyage léger, c’est de famille. Donc un endroit suffisamment grand et bien insonorisé. Parce que la nuit, elle ronfle. Du ronflement de compétition, pire que la fanfare du village, pire que mon grand-père et son chien combinés. Pire que mon ex quand il avait trop bu. Ca fait trembler le sol. Quand j’étais petite, ça me terrorisait, j’avais l’impression qu’il y avait un dragon dans sa chambre.

-« Je te préviens, je n’ai pas eu le temps de ranger la maison. » M’annonce ma chère mère. Je sourie. Le rangement, ce n’est pas de famille. En tout cas, pas de ce côté-là.

En arrivant dans ce cadre familier, j’oublie les soucis de mon départ précipité. Effectivement, c’est le bazar. La vaisselle semble ne pas avoir été faite depuis plusieurs semaines et s’empile dans l’évier, ainsi que sur toutes les surfaces disponibles de la cuisine et du salon. Ma mère a encore changé la décoration des lieux, où domine une ambiance africaine, aux tons chauds. Entre ses sculptures – d’ailleurs je note que son style a un peu évolué, même si des connotations sexuelles sont toujours très présentes dans ses œuvres – trainent des vêtements. Une robe de chambre en soie noire est accrochée au lampadaire. Sur la table basse, deux coupes de champagne encore à moitié remplies, dont une seule arbore une trace de rouge à lèvres, m’indiquent plutôt clairement que ma mère ne s’est pas ennuyée hier soir. D’ailleurs, en la regardant, je me rends compte qu’elle a des légers cernes sous les yeux. Elle sent mon regard inquisiteur.

-« Je répondrais à tes questions plus tard. Va ranger tes affaires et prépare toi, on va aller faire les courses. On est attendues à 19h ce soir. 

-Ok mais est-ce qu’on peut manger d’abord ? J’ai extrêmement faim !

Elle acquiesce et nous optons pour une pizza. Je suis aux anges.

L’après-midi est passé très vite. Quant au diner de famille, il s’est avéré plutôt folklorique. Ma grand-mère refuse de porter ses nouveaux appareils auditifs alors qu’elle est sourde comme un pot. Elle n’a donc absolument pas compris que j’étais au chômage, et croit que je me suis reconvertie en institutrice, ce qui lui semble très adapté à ma personnalité :

-« Je te l’avais toujours dit Alix, tu es faite pour être en contact avec les enfants et tu as un don pour la pédagogie. Enfin, tu as trouvé un travail qui te correspond ! Je suis très fière de toi. »

Je ne sais pas d’où elle tient ça, mes expériences de gardes d’enfants ont toujours été désastreuses. Enfin elle avait l’air heureuse, c’est le plus important. Elle m’a aussi resservi plusieurs fois de chaque plat.

-« Tu as maigri Alix, regarde moi ces joues. Je ne te reconnais plus! »

Moi qui commençais juste à percevoir les effets de ma cure detox – malgré quelques tout petits minuscules écarts, de type fromagers et de type vin rouge, d’une extrême rareté… – mais là mes efforts sont réduits à néant. D’une manière générale, j’avoue être assez faible devant la nourriture. Chez moi, c’est moins facile de  céder car la décision se prend au moment de l’acte d’achat. Et comme il s’agit de mon argent, j’y fais attention. La plupart du temps. Enfin, tout ça pour dire que j’ai abdiqué et plongé ma fourchette dans chaque plat, sans opposer de résistance aux injonctions de ma grand-mère.

 

 

 Les RDV d'Alix #4 : Diner de famille

J’ai revu ma farandole de cousins et de cousines et j’ai confondu leurs prénoms toute la soirée. Pour ma défense, non seulement je ne les vois jamais, mais en plus ils ont tous la même tête, à quelques détails près. Et puis nous étions 37 au diner. C’est énorme, 37 personnes. J’ai même découvert des gens, qui font pourtant partie de mon arbre généalogique, dont j’ignorais jusqu’à présent l’existence.

Autre événement qui a animé la soirée : mon oncle Stéphane n’a pas arrêté de m’appeler « la parisienne » et rigolait tout seul à ses blagues. Je suis la risée de ma famille parce que je suis la seule qui, à 27 ans, n’a toujours pas obtenu son permis de conduire. Je suis aussi la seule qui ne travaille pas, sauf qu’en fait je travaillais mais là, je ne travaille plus. Pour des raisons indépendantes de ma volonté. A les écouter, on dirait que j’ai pris des vacances depuis mon bac. Et ça, comme dirait tonton, « c’est très parisien ». Il a un peu forcé sur la bouteille, ce qui l’a rendu encore plus tonitruant qu’à son habitude. Oui, les penchants pour le bon vin, c’est aussi de famille. A part ça, j’ai dû répéter à peu près 77 fois que je n’étais plus avec Thomas, à croire que ma grand-mère n’est pas la seule à être dure de la feuille. J’ai aussi tenté d’en savoir plus sur le sombre inconnu avec qui ma mère semble passer du bon temps. J’ai donc fait appel à mes qualités d’enquêtrice indiscutables pour interroger les 37 personnes présentes, âgées de 4 à 75 ans, afin de leur soutirer des informations. Personne n’a lâché le morceau. Personne.

Et puis j’ai passé la soirée affublée de Chloé, la belle-fille de ma tante. Elle a 14 ans et trouve que tout ce que je fais, c’est génial. Elle a absolument adoré ma tenue – il faut dire que j’avais placé la barre haute, un jean slim troué, une sweat gris et des bottines plates – et je l’ai surprise en train de fouiller dans mon sac à main parce qu’elle voulait absolument essayer mon rouge à lèvres. Je suis devenue hystérique. Mon « Rouge coco » est presque aussi sacré que ma poudre libre, qui n’est malheureusement plus de ce monde. RIP.

De retour à la maison, je suis vautrée, en pyjama dépareillé, sur le lit dans lequel j’ai dormi pendant 18 années de ma vie. J’ouvre mon ordinateur et consulte mes emails. On dirait que la synchronisation avec mon Smartphone ne fonctionne plus très bien. Des ventes privées, encore et toujours des ventes privées. Mais laissez-moi tranquille à la fin ! Vous pensez que j’ai un compte en banque illimité ou quoi ? Que j’ai les moyens de m’acheter 32 rouges à lèvres par mois et des vêtements à n’en plus finir ? Allez, hop, j’envoie les 123 emails à la corbeille. Merde, je crois que j’ai supprimé par mégarde quelque chose qui avait l’air d’être important. Voyons voir… Ah voilà. C’est celui-ci. Pourquoi il ne s’ouvre pas ? Ah bah le Wi-Fi a sauté, formidable… Allez, ouvre-toi mon petit. Enfin ! Je balaie du regard le contenu du mail. Non… C’est dingue ! Je n’y crois pas ! Je me jette sur mon iPhone et appelle Joanna en FaceTime.