Mode

La mode, usine à uniformes ?

 La mode, usine à uniformes ? Kanye West New York Fashion Week 2015

Sommes-nous habillés pareil en clones serviles et dociles ?

Avec les millions de vêtements qui sont chaque année produits, et les milliers de looks uniques que chacun peut créer avec, trouver son style n’a jamais été aussi facile. Il suffit de mixer les pièces qui nous plaisent et qu’on shoppe dans les milliers de magasins aux stocks sans cesse réapprovisionnés, pour se créer son propre look, celui qui nous ressemble et nous ira le mieux. Pourtant, on a toutes déjà vécu ce moment de grande gêne en croisant dans la rue son clone Made In Zara arborant fièrement (du moins avant de nous voir) son nouveau manteau gris, son jean taille haute et son bonnet rouge censés faire son look. Qui est hélas aussi celui de milliers d’autres filles. Plus qu’une façon de s’exprimer et d’afficher fièrement celle que l’on est par ce qu’on porte, la mode serait-elle devenue une usine à uniformes ? Et nous de bons petits soldats clonés ?

 La Mode usine à uniforme?

Dans la rue il est vrai, on croise moins d’originaux aux looks uniques que de hordes de gens souvent vêtus de la même façon. Et suivant des tendances dont les têtes pensantes sont moins les magasins que les rédac-chefs des plus grands numéros de mode. Le film Le diable s’habille en Prada mettant en scène la célèbre Anna Wintour jouée par Meryl Streep l’a parfaitement démontré dans une scène mythique où la jeune stagiaire, riant de voir sa supérieure hésiter entre deux nuances de bleu, se fait rudement reprendre. Et démontrer que le pull bleu qu’elle pensait avoir acheté en suivant ses propres goûts, a en fait été pensé bien des années plus tôt dans ce même bureau, pour défiler sur les podiums, s’afficher sur le papier glacé de prestigieux magazines avant de finir dans les rayons des magasins de grande distribution. En d’autres termes ; qu’on décide pour nous de ce qu’on doit porter. Sûrement, après tout, il faut bien que quelqu’un fasse la mode. La question est plutôt de savoir pourquoi, parmi les milliers de combinaisons et de looks que ces millions de vêtements permettraient de créer, beaucoup se retrouvent à arborer les mêmes ensembles, mixant les mêmes pièces avec les mêmes accessoires, pour finalement ressembler à leurs voisins ? L’originalité ne serait-elle plus recherchée ?

Si évidemment, mais de la même façon que tout le monde n’a pas la main verte (en témoigne mon ficus desséché), tout le monde n’a pas l’œil du style et n’est pas capable d’assembler ses vêtements sans notice. Or, en la matière, les magazines sont les meilleurs modes d’emploi. Il suffit de feuilleter leurs pages pour trouver le look qui nous parle. Et le reproduire sans broncher. C’est là que le bât blesse, car bien souvent, ayant craqué pour tel style, les fashion victim (l’adjectif est parlant) pensent avoir trouvé leur style, sans supposer que d’autres penseront comme elles et, elles aussi, courront acheter la parka kaki à col de fourrure, le jean montant et les bottes Jonak vues dans le dernier numéro de leur féminin préféré.

 La Mode usine à uniformes?

L’autre raison a pour nom mimétisme. La mode, on le sait, est aussi une usine à rêves qui nous présente chaque jour divers modèles de la femme parfaite que l’on voudrait toutes être. De fait, à celles qui ont le moins confiance en elles et rêvent de ressembler à leurs idoles à défaut d’être elles-mêmes, la mode permet de se payer les looks qu’elles arborent en les rendant accessibles et les reproduisant. Leur piquer un peu de leur style, serait déjà gagner un peu de leur aura.

Finalement, comme l’ont démontré depuis les années 90 le duo de photographes hollandais Ari Versluis et Ellie Uyttenbroek dans une série de photographies intitulée Exactitudes® qui regroupe des photos de milliers d’anonymes croisés dans la rue et vêtus de la même façon, nous nous habillons aujourd’hui souvent pareil. Loin de trouver son style, chacun trouverait plutôt une communauté à laquelle il voudrait ressembler et achète son uniforme pour l’intégrer. Or, qu’on soit preppy, normcore, frenchy, hiphop, hipster ou bcbg, on sera toujours un genre avant d’être soi-même si on se contente de reprendre fidèlement les pièces de leurs vestiaires respectifs plutôt que d’essayer d’y apporter sa touche. Et les magasins, comme les magazines, nous y aident. De plus en plus de rubriques permettent de copier au détail près le look de telle célébrité en shoppant sur le net ou en boutiques les vêtements associés. Là où les mannequins de plastique des grandes enseignes nous offrent des looks tout faits, prêt-à-porter, qui nous épargnent d’avoir à nous demander comment nous pourrions assembler les pièces que nous venons d’acheter. La mode, usine à uniformes et à clones, peut-être. Mais pas que.

Car si effectivement, les modèles et tendances nous sont imposés, le choix nous est toujours laissé de les adopter ou non. Personne, chez Zara ou ailleurs, ne viendra vous forcer à enfiler cette petite chemise grise avec tel jean serré si on a décidé de le porter avec le vieux chemisier hérité de sa grand-mère. Au contraire, et plus que jamais, l’occasion de sortir du lot nous est donnée. Et celle aussi de nous éclater en nous démarquant et en imposant nos goûts et nos envies. Il n’y a jamais eu autant de friperies où chaque pièce est unique, et jamais autant de stars n’ont fait de leur look leur marque de fabrique pour s’assumer pleinement (Lady Gaga, Rihanna et avant elles Madonna). Certes, cela peut prendre plus de temps que d’acheter simplement la parfaite panoplie de la fille décembre 2016, mais se forcer à essayer de faire de chaque tenue le reflet de sa personnalité est aussi une façon d’apprendre à se connaître, et à avoir confiance en soi. Quand le shopping fait office de thérapie.

Ruez-vous donc, non d’abord chez Zara, mais sur les placards de vos parents et arrières grands parents pour leur piquer leurs vieux vêtements, retournez les friperies, et cherchez, dans les grands magasins, la pièce qui vous ira le mieux, non celle que vous voyez le plus ailleurs, pour trouver votre style. Et croiser dans le miroir, non une copie, mais bien l’original que vous êtes.