Mode

Touchée par la Grace

 Touchée par la Grace

Grace Coddington, une icône mode pas comme les autres.

Reconnue dans son milieu depuis des décennies et connue du grand public depuis que le documentaire consacré au numéro de Septembre 2007 du magazine Vogue, sorti la même année, l’a mise en avant, Grace Coddington est une icône de la mode pas comme les autres. Immense styliste, bras droit d’Anna Wintour à la tête du Vogue US depuis 1988, ancienne mannequin aux traits si singuliers, si RJ Cutler ne l’avait pas portée à l’écran et révélée aux néophytes du tissu, elle aurait sûrement poursuivi sa carrière à sa manière ; dans la discrétion. Et la joie. Et dans un monde où sourire semble être une offense, la chose à de quoi étonner. Autant que la femme.

Son histoire et sa carrière, déjà, n’ont rien de commun. Si c’est au sein du Vogue US qu’elle s’est imposée, c’est en Angleterre, et comme mannequin, que Grace a commencé. Après 17 années passées dans un couvent du Nord-est du Pays de Galles, elle remporte un concours de mannequins pour l’édition anglaise de Vogue et s’installe dans le Londres euphorique du début des Swinging Sixties. Surnommée the Cod, sa chevelure de feu en fait l’égérie du grand coiffeur de l’époque, Vidal Sassoon, sa peau diaphane et son visage unique une grande mannequin, et c’est avec Mick Jager ou l’agent (et amant de Françoise Dorléac) Albert Koski qu’elle s’amuse. Jusqu’au tragique accident de voiture qui lui vaudra 5 opérations de chirurgie reconstructrice pour qu’elle puisse récupérer sa paupière. Peu de temps après, elle perd l’enfant qu’elle portait dans un autre accident de voiture (elle ne sera jamais plus enceinte), puis sa sœur, d’une overdose. Qu’à cela ne tienne, elle se relève, épouse puis se sépare de Michael Chow (à la tête des restaurants du même nom) et le photographe Willie Christie, et devient styliste.

 Grace mannequin

A sa manière. Fouillant aussi bien les collections des grands couturiers de l’époque que les stands des marchés aux puces, elle s’impose naturellement, travaille avec les plus grands (Helmut Newton, Bruce Weber), rencontre Anna Wintour au British Vogue. Sans surprise, lorsque celle-ci prend la direction de l’édition américaine quelques années plus tard, c’est Grace qu’elle appelle. Ainsi débute une collaboration qui dure encore même si The Cod a officiellement pris sa retraite, à 74 ans.

Impossible de résumer en quelques lignes ces presque 30 ans de carrière hauts en couleurs. Chacun de ses éditoriaux est un monde plein de magie dans lesquels les mannequins jouent plus qu’elles ne posent, les vêtements racontent une histoire, les photographes s’imposent comme des artistes, et la mode comme un rêve. Dans l’océan de papier glacé des magazines, elle a su mettre de la chaleur, de la couleur et de la vie. On se contentera de dire que certains créateurs sont allés jusqu’à créer des pièces spécialement pour ses séries pour donner une idée de l’influence qu’elle a. Et des liens qu’elle a su construire. A sa manière. Ou comme l’aurait dit Sinatra, her way.

Car si elle s’est imposée aujourd’hui comme une icône mondiale de la mode, c’est précisément que sa manière détonne. A commencer par son allure. Loin des poupées figées de la mode ou des rédactrices aux sourires disparus et au strict opposé du carré rigide et de la vitre noire qui barre le regard de l’impassible Wintour,  cette longue liane à la crinière de feu a tout d’une héroïne Rykiel. Mais un style bien à elle. Pas de lunettes, pas de brushing parfait, mais un nuage de roux surmontant une silhouette au look minimaliste (chemise blanche ou ensemble noir) et au sourire rouge sang. Pas de maquillage outrancier, de looks compliqués, pas de chirurgie outrée ou de snobisme hautain, pas de téléphone, d’ordinateur ou de tablette, mais sa main qui, gracile, a dessiné pendant des années les modèles des collections qu’elle voyait défiler. Et son assurance solide d’être à sa place malgré sa différence. Grace à sa différence. Or dans un univers où le rire n’est pas du meilleur goût et l’ensemble maigreur et traits tirés un uniforme trop fréquemment porté, Coddington est une icône précieuse. De celle qui nous rappelle que la mode est un art et son musée la rue. Que le naturel et la joie sont des qualités. Que pour réussir, rien n’est mieux qu’être soi.

Aujourd’hui « retraitée », pour autant Grace n’arrête pas. Chez Vogue, elle est devenue creative director at large, et continue de se rendre dans son bureau New Yorkais pour y inventer les looks de demain et réaliser quatre éditoriaux annuels. A côté, elle mène ses projets. Après un parfum lancé avec Comme des Garçons, un livre d’illustrations représentant son animal préféré, le chat, dont les portraits qu’elle croque inonde son compte instagram plus que les vêtements, après un livre personnel retraçant sa vie, et un beau livre, de luxe, retraçant sa carrière,  et en attendant l’adaptation de son livre de dessins en film d’animation et le film qui doit être fait sur elle, elle continue de travailler pour les plus grands. La retraite, à sa manière là encore.  L’art et la manière, ou sa manière comme art. Grâce lui soit rendue.